Les violences contre les lycéens révèlent une crise qui dépasse les comportements individuels. Elles imposent d’examiner le fonctionnement de la police, les rapports d’autorité, les normes collectives et les mécanismes qui peuvent conduire des professionnels à banaliser la violence. La santé mentale au travail doit devenir un sujet central de cet examen. L’urgence est démocratique.

Photo : ERIC BRONCARD / HANS LUCAS / AFP
Les images des violences policières contre les lycéens sont insoutenables. Des adolescents blessés, certains gravement mutilés, des interventions d’une brutalité sidérante, des milliers d’interpellations, dont une grande majorité de mineurs. Face à cette situation, les justifications du ministère de l’Intérieur et les promesses d’enquêtes individuelles paraissent bien dérisoires.
L’enjeu est contraire : nous devons comprendre comment une organisation peut conduire des professionnels chargés de protéger la population à exercer une telle violence contre elle.
Quand la violence devient du travail ordinaire
Les pratiques professionnelles se construisent dans les organisations. Les personnes y apprennent des gestes, des techniques et des règles. Elles y apprennent également ce qui mérite d’être reconnu, ce qui peut être contesté et ce qu’il vaut mieux taire. Les recherches de Didier Fassin sur le travail policier ont notamment montré l’importance des normes collectives, des représentations des populations et des rapports de pouvoir dans la construction des pratiques quotidiennes.
Ce que nous voyons aujourd’hui nous oblige à nous questionner. Que devient ce contrat social du travail lorsque la brutalité est valorisée comme une preuve d’autorité ? Lorsque la retenue est perçue comme une faiblesse ? Lorsque protéger un collègue signifie couvrir ses violences ?
Une violence répétée, tolérée et collectivement justifiée finit par s’inscrire dans le fonctionnement ordinaire d’une organisation. C’est ce processus qu’il faut urgemment rechercher dans les unités où surviennent des violences injustifiées.
L’obéissance peut détruire le jugement
Le travail policier repose sur une organisation hiérarchique forte. Cette caractéristique soulève la question de savoir quelle place il reste au discernement professionnel ? Les expériences de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité ont montré combien un cadre institutionnel pouvait conduire des individus à accomplir des actes contraires à leurs convictions. Leurs limites méthodologiques, désormais connues, n’enlèvent rien à l’importance de la question qu’elles ont ouverte.
Hannah Arendt, dans sa réflexion sur la responsabilité et la banalité du mal, a interrogé les conséquences de l’effacement de la pensée critique derrière l’accomplissement d’une fonction. Son analyse invite à regarder comment un individu peut renoncer à examiner ce qu’il fait lorsqu’il se considère comme le simple exécutant d’une décision prise ailleurs. Cette interrogation est aujourd’hui fondamentale pour le travail policier.
Face à une manifestation, les agents doivent apprécier les situations, distinguer les comportements dangereux de l’exercice des libertés publiques, évaluer la nécessité de leurs interventions et proportionner l’usage de la force. Le droit leur impose d’exercer leur discernement. Il prévoit également leur responsabilité lorsqu’ils exécutent un ordre manifestement illégal.
Mais que devient cette exigence lorsqu’un policier qui conteste une instruction risque de perdre la confiance de ses collègues ou de subir des représailles hiérarchiques ? Comment exercer son jugement lorsque la loyauté envers le groupe et l’obéissance aux ordres déterminent la reconnaissance professionnelle ? Car une organisation qui décourage la contestation des ordres affaiblit les protections contre les abus de pouvoir.
La brutalité comme stratégie de défense
Christophe Dejours a montré comment les collectifs professionnels développent des stratégies de défense pour supporter la peur, la souffrance et les contradictions rencontrées dans leur activité. Ces mécanismes peuvent progressivement conduire à minimiser la souffrance d’autrui et à justifier des comportements qui devraient provoquer une interrogation morale.
Le métier de policier expose à des situations violentes, à la peur et parfois à des événements traumatiques. Ces risques professionnels sont réels et doivent être étudiés, et la manière dont une organisation permet à ses membres de faire face à ces contraintes est déterminante : lorsqu’elle valorise la dureté, déprécie l’expression des émotions et assimile le doute à une faiblesse, elle peut favoriser des mécanismes collectifs de désensibilisation. Les manifestants deviennent des adversaires. Les adolescents deviennent des menaces. La confrontation physique devient une réponse habituelle aux situations de tension.
La santé mentale des policiers engage donc aussi leur rapport à la violence, aux personnes sur lesquelles ils interviennent et au sens de leur propre activité.
La loi du silence fabrique l’impunité
Le silence constitue un autre mécanisme bien documenté dans les recherches sur les organisations policières. Un agent qui constate une intervention disproportionnée doit pouvoir intervenir. Il doit pouvoir signaler un abus sans craindre de compromettre sa carrière ou sa place dans le collectif. Lorsque ces possibilités disparaissent, les pratiques violentes bénéficient d’une protection informelle : les alertes ne remontent plus, les responsabilités deviennent difficiles à établir… et les mêmes comportements peuvent se reproduire.
Des question doivent être posée à tous les niveaux de la hiérarchie française, qui doit rendre des comptes : qui donne les consignes ? Qui évalue les interventions ? Quels comportements sont récompensés ? Qu’arrive-t-il aux agents qui dénoncent les pratiques de leurs collègues ? Comment sont traitées les alertes ?
Une violence qui engage toute la démocratie
La police dispose d’un pouvoir exceptionnel : celui d’exercer la contrainte physique au nom de l’État. Hannah Arendt a distingué le pouvoir, fondé sur la capacité à agir collectivement et sur la légitimité, de la violence, qui repose sur des instruments de contrainte.
La repression des lycéens qui se joue sous nos yeux n’est pas l’exercice du pouvoir, mais celui de la violence. Les conséquences dépassent les victimes directes : des milliers de jeunes découvrent aujourd’hui la contestation collective, la manifestation et les institutions démocratiques. Ils en font l’expérience à travers les gaz lacrymogènes, les coups, les blessures et les interpellations. Il faut mesurer ce que cette expérience peut produire sur leur rapport à l’État et à la citoyenneté.
Une police dont les interventions conduisent des citoyens à craindre d’exercer leurs libertés pose un problème démocratique majeur.
Ouvrons le chantier de la santé mentale des policiers
L’ampleur des violences appelle une réponse à la hauteur. Il faut ouvrir un grand chantier national et indépendant sur la santé mentale et l’organisation du travail policier. Son objet doit être clairement défini : comprendre comment les conditions de travail, les doctrines d’intervention, les rapports hiérarchiques, les normes collectives et les modes de reconnaissance professionnelle influencent les comportements des agents et leur rapport à la violence.
La santé mentale au travail constitue ici un enjeu de protection des agents, de prévention des violences et de qualité du service public. C’est par ailleurs un chantier à ouvrir avant que, éventuellement, la folie collective n’amène des forces encore plus réactionnaires au pouvoir.
Il faut d’abord protéger les citoyens contre les violences policières. Il faut ensuite protéger les policiers contre les organisations du travail qui peuvent favoriser ces violences. Il faut surtout rendre à la police les conditions d’exercice, de responsabilité et de contrôle qu’exige une démocratie.



