Néo-laïcité : des idées qui finiront par nuire au travail


Pourquoi consacrer une digression à un article confidentiel consacré à la laïcité ? Parce que les idées qui transforment les organisations ne s’imposent jamais d’emblée. Elles naissent dans quelques publications spécialisées, circulent dans des réseaux, sont reprises dans des formations, deviennent des références professionnelles, puis finissent par structurer les diagnostics, les décisions et les pratiques. Nous avons déjà connu ce chemin avec le management générationnel, l’intelligence émotionnelle, le leadership ou certaines approches très individualisantes des risques psychosociaux. Aujourd’hui, un phénomène comparable semble apparaître autour de la laïcité au travail.

Ce n’est donc pas la notoriété d’un texte qui justifie qu’on s’y arrête. C’est sa capacité à produire des catégories d’analyse qui, demain, pourront être mobilisées dans les entreprises ou les administrations. L’affaire récente du calot à l’hôpital nous rappelle que les débats publics sur la laïcité ne restent pas cantonnés au champ des idées : ils finissent par produire des effets concrets.

Un texte récent publié sur Mezetulle illustre bien cette dynamique. Les auteurs y défendent l’idée qu’une transformation serait en cours : la notion de « liberté de conscience », centrale dans la tradition républicaine française, laisserait progressivement place à celle de « liberté religieuse ». Selon eux, ce glissement lexical ne relèverait pas d’une simple évolution du langage juridique. Il traduirait une redéfinition de la laïcité et participerait à une stratégie générale de reconnaissance des appartenances religieuses dans l’action publique.

Ce texte mérite d’être discuté car il nous donne à lire des personnes qui disent défendre la laïcité tout en proposant, au calme, de subordonner la liberté religieuse à leur agenda politique.

Quand l’observation devient un récit

Le point de départ du texte est incontestable. Les auteurs montrent que de nombreuses institutions publiques utilisent aujourd’hui davantage l’expression « liberté religieuse » que « liberté de conscience ». L’observation mérite d’être faite.

Le problème apparaît lorsque ce qui pourrait constituer une enquête sur l’évolution d’un vocabulaire devient le récit d’une dynamique politique. Le phénomène est présenté comme un « remplacement progressif et méthodique », une « offensive doctrinale », une « stratégie cohérente » relayée « au cœur même de l’État ». Ces expressions ne décrivent plus simplement les documents étudiés, elles leur attribuent une intention commune, à la manière d’un manifeste complotiste.

Or constater qu’un vocabulaire évolue est une chose. En conclure qu’il résulte d’une stratégie coordonnée contre un principe républicain en est une autre. Entre les deux existent de nombreuses hypothèses concurrentes : l’influence croissante du droit européen, l’évolution de la jurisprudence, les réponses apportées à des situations nouvelles rencontrées sur le terrain etc. Toutes ces explications sont compatibles avec les faits présentés.

De la critique des mots à la hiérarchie des libertés

À première vue, le débat pourrait sembler purement terminologique. Après tout, il ne porte que sur deux expressions juridiques : « liberté de conscience » et « liberté religieuse ». Mais l’enjeu est ailleurs : en présentant la montée en puissance de la notion de liberté religieuse comme le symptôme d’une offensive contre la laïcité, le texte modifie progressivement la place accordée à cette liberté dans le raisonnement.

La liberté religieuse n’apparaît plus seulement comme une liberté fondamentale protégée par le droit. Elle devient également le vecteur possible d’une dynamique politique jugée préoccupante.

Or, pour en revenir à mon sujet, le droit du travail repose sur une logique exactement inverse. Dans l’entreprise, les salariés conservent leurs libertés fondamentales. Celles-ci peuvent être limitées, mais uniquement lorsque cette restriction est objectivement justifiée par la nature de la tâche à accomplir et proportionnée au but recherché. Ce principe est essentiel : on part de la liberté, et sa restriction constitue l’exception.

L’ordre du raisonnement est déterminant : si l’on commence par le travail, la question est relativement simple : cette pratique empêche-t-elle ou rend-elle le travail dangereux ? Mais si l’on commence par une lecture politique selon laquelle certains comportements participeraient d’une transformation plus générale de la société, la même situation prend immédiatement une autre signification. Avant même d’être examinée au regard de l’activité réelle, elle devient susceptible d’être interprétée comme l’expression locale d’un phénomène politique plus vaste.

Le texte de Mezetulle ne demande jamais explicitement aux employeurs de restreindre davantage les libertés religieuses. Ce n’est pas son objet. En revanche, il contribue à rendre cette évolution intellectuellement envisageable. Il installe un cadre d’interprétation dans lequel la limitation d’une liberté peut apparaître moins comme une exception exigeant une démonstration rigoureuse que comme une mesure de protection de la laïcité elle-même.

Quand les guerres culturelles rencontrent le travail

Pourquoi cette discussion intéresse-t-elle la psychologie du travail ? Parce que les entreprises vivent des situations concrètes : une demande d’absence, un changement d’horaires, le port d’un signe religieux, un temps de prière, une difficulté d’organisation, un désaccord entre collègues… Ou un simple calot.

Ces situations exigent parfois des arbitrages délicats. Mais elles disposent déjà d’un cadre juridique relativement clair : celui du droit du travail et des libertés fondamentales. Il ne faudrait pas que ce cadre soit progressivement remplacé par une grille de lecture issue du débat politique. Une demande individuelle cesserait alors d’être d’abord analysée comme un problème d’organisation du travail. Elle deviendrait le signe possible d’une évolution idéologique, d’un affrontement culturel ou d’une menace pour un modèle de société.

J’ai déjà proposé une digression à propos des guerres culturelles de l’extrême droite contre le monde du travail. Ces guerres (ou plutôt ces paniques morales) ne pénètrent pas les organisations par une réforme juridique ou un changement réglementaire. Elles commencent beaucoup plus tôt, par la diffusion de catégories purement imaginaires qui paraissent décrire objectivement le réel (« wokisme », « séparatisme », « activisme », « contre-influence ») et qui conduisent progressivement à relire des situations professionnelles ordinaires comme les manifestations locales d’un conflit politique global.

Le texte de Mezetulle ne crée évidemment pas ce phénomène à lui seul. Mais il participe à cette dynamique plus générale qui semble justifier d’envisager de contester une liberté, la liberté religieuse, au motif purement imaginaire que cette liberté pourrait affaiblir la laïcité.

Revenir au travail

La psychologie du travail doit selon moi se construire contre ce type d’inversion. Son objet est de comprendre le travail réel : ce que les personnes font effectivement, les contraintes auxquelles elles sont confrontées, les arbitrages qu’elles réalisent, les ressources qu’elles mobilisent.

Ce retour au travail réel constitue une garantie démocratique. Il oblige à justifier concrètement toute restriction d’une liberté fondamentale. Il interdit que des catégories politiques deviennent à elles seules des motifs suffisants pour limiter l’exercice des droits humains.

C’est pourquoi la discussion du texte de Mezetulle dépasse la question de la laïcité. Nous devons préserver une manière de raisonner dans laquelle les libertés ne sont limitées qu’à partir de l’analyse des situations concrètes, et non à partir de récits politiques qui leur préexistent.

Les arguments (au demeurant fragiles) du texte sont des munitions pour les ennemis des libertés, au travail comme ailleurs. Il faut les détecter avant qu’ils ne se diffusent, et il faut les empêcher de nuire.

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