La guerre culturelle de l’extrême droite contre le travail


Les psychologues du travail doivent regarder en face l’entrée de l’extrême droite dans le conseil aux entreprises

« Radicalités sociétales », « contre-influence », « cartographie des sensibilités », « maîtrise des controverses ». Ces expressions ne viennent pas d’un éditorial de CNews ou d’un compte Twitter militant. Elles proviennent du site de Paraffine, un cabinet de conseil qui propose aux entreprises des prestations de gestion des controverses culturelles et idéologiques (voyez vous-mêmes sur leur site internet si le coeur vous en dit, je ne donne pas le lien mais il est facile à trouver).

Il faut mesurer ce que cela signifie. Nous ne sommes plus face à une simple bataille médiatique autour du “wokisme” (rappel : croire au péril woke c’est adhérer à une théorie du complot).

Nous voyons apparaître des acteurs qui cherchent à entrer directement dans les entreprises, dans les directions, dans les politiques RH, dans les dispositifs de management et dans la manière même de penser les conflits au travail.

Le sujet concerne donc directement les psychologues du travail, les représentants du personnel, les syndicalistes et tous ceux qui travaillent sur les conditions de travail. Car ce qui se joue ici dépasse la querelle culturelle. Ce qui se joue, c’est la disparition progressive du travail réel derrière des récits idéologiques.

une pancarte "stay woke" dans une manifestation

Les crises au travail… sans le travail

Lorsqu’on lit les offres de Paraffine, une chose frappe immédiatement : on parle de crise au travail, mais le travail lui-même n’existe pas. Il n’est jamais question des contradictions de production, des conflits de critères, de la qualité empêchée ou des arbitrages permanents auxquels sont confrontés les salarié.es. L’entreprise y apparaît surtout comme un espace menacé par des “sensibilités”, des “activismes” ou des “radicalités” qu’il faudrait anticiper, cartographier et neutraliser.

Le ou la salarié.e cesse alors d’être une personne professionnelle confrontée à des contradictions de travail. Elle devient un risque culturel potentiel. Notons au passage que cette évolution ne tombe pas du ciel : le management contemporain a préparé le terrain depuis longtemps. Cela fait des années que les entreprises parlent davantage de “culture”, de “valeurs”, d’“engagement” ou d’“expérience collaborateur” que du travail lui-même. Les questionnaires d’engagement remplacent les discussions sur l’activité réelle. Les chartes comportementales remplacent les débats sur l’organisation du travail. Les directions parlent de climat interne pendant que les collectifs se désagrègent et que les salarié.es bricolent quotidiennement pour éviter que le travail ne s’effondre complètement. Les psychologues du travail connaissent très bien ce phénomène. Ils et elles le voient dans les burn-out, dans le cynisme défensif, dans les formes de désengagement silencieux, dans l’impossibilité croissante de parler du réel sans être immédiatement renvoyé à une question d’attitude ou de comportement.

L’extrême droite managériale pousse cette logique encore plus loin. Elle ne cherche plus seulement à produire des opinions politiques. Elle cherche à produire des dispositifs de gestion du social.

Facho et consultant

Le phénomène devient sérieux : l’extrême droite ne se présente plus nécessairement sous la forme du militant ou du polémiste. Elle endosse désormais les habits du consultant. Elle parle de gouvernance, de gestion des risques, de réputation, de stratégie, de maîtrise des controverses. Elle adopte le langage de l’expertise et du management. Cette mutation est importante parce que le consultant bénéficie d’une légitimité particulière dans les organisations. Il est censé parler au nom du pragmatisme, de la rationalité et de l’efficacité. L’idéologie devient alors beaucoup plus difficile à identifier puisqu’elle se présente sous la forme d’un savoir technique.

Le cas de Paraffine devient encore plus clair lorsqu’on regarde l’écosystème auquel le cabinet semble relié. Le site Link-ED qui documente différents réseaux d’influence de l’extrême droite, rattache Paraffine à l’agence de communication Progressif Media. Cette agence est décrite comme proche de plusieurs structures de la droite radicale et associée à des opérations de contre-influence et de communication politique.

Nous assistons à la constitution progressive d’un véritable écosystème articulant médias, influence, communication, conseil et management. La guerre culturelle devient une activité économique. Elle devient une offre de service destinée aux entreprises.

Quelle controverse professionnelle ?

Historiquement, les mouvements d’extrême droite ont toujours eu un rapport compliqué avec les espaces où les contradictions réelles peuvent se discuter. Les syndicats, les collectifs de travail, les contre-pouvoirs et les conflits sociaux posent problème parce qu’ils obligent à regarder le réel en face. Ils rappellent que les difficultés ne viennent pas d’abord des individus mais des rapports sociaux, des organisations du travail et des arbitrages économiques.

La guerre culturelle proposée par les nouveaux acteurs du monde du conseil permet d’éviter cela. Elle transforme des conflits sociaux en affrontements moraux. On ne parle plus des discriminations mais des “excès woke”. On ne parle plus des violences organisationnelles mais des “hypersensibilités”. On ne parle plus des contradictions du travail mais des “radicalités”. Le réel disparaît derrière le récit.

C’est pour cette raison que les psychologues du travail ne peuvent pas se réfugier derrière une neutralité abstraite. Leur métier consiste à défendre la possibilité de parler du travail réel. Or le travail vivant suppose du conflit, des désaccords, des arbitrages, des controverses professionnelles. Dès qu’une organisation remplace cela par la surveillance symbolique, la normalisation des comportements ou la gestion des sensibilités, elle détruit progressivement les conditions démocratiques du travail.

L’antifascisme, dans ce cadre, n’est pas une posture identitaire destinée à afficher sa vertu morale. Il correspond à une nécessité professionnelle et clinique. Les psychologues du travail savent ce que produisent les organisations où les salariés ont peur de parler, où les désaccords deviennent suspects, où les contradictions ne peuvent plus être formulées et où toute conflictualité est réinterprétée comme une déviance idéologique.

Une société qui ne parle plus du travail réel devient extrêmement vulnérable aux récits autoritaires. C’est malheureusement ce que nous voyons aujourd’hui.

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