Simone Weil et le travail

Un premier mai avec Simone Weil

Le premier mai, on défile. C’est bien. Mais on pourrait aussi s’arrêter et relire Simone Weil. C’est ce que j’ai fait en ce premier mai.

Simone Weil
Simone Weil

En 1934, agrégée de philosophie, elle pose ses livres, demande un congé sabbatique, et va pointer à l’usine Renault. Incognito. Elle veut comprendre de l’intérieur ce que le travail industriel fait à un être humain. Ce qu’elle en ramène est consigné dans La Condition ouvrière. C’est un témoignage sur ce qu’on détruit quand on détruit la pensée au travail.

Ce qu’elle voit : la fatigue physique, bien entendu, mais aussi et surtout l’abolition du temps intérieur. L’ouvrier à la chaîne n’a plus la seconde nécessaire pour former une pensée complète sur sa propre condition. Elle décrit alors une mécanique qui transforme les personnes en choses, qui pétrifie, qui fait qu’on cesse d’exister vraiment.


Weil écrit plus tard, peu avant de mourir en 1943, que le besoin le plus méconnu des êtres humains est l’enracinement : appartenir à quelque chose qui dure, une communauté, un métier, une mémoire collective. Elle écrit que le déracinement est « de loin la plus dangereuse maladie des sociétés humaines ». Elle ne parlait pas des arbres.

Nous avons bâti des organisations qui pratiquent le déracinement comme méthode de gestion. Réorganisations permanentes, projets qui avalent les équipes, mobilité forcée, onboarding qui remplace la transmission. Des gens arrivent quelque part sans savoir d’où ils viennent professionnellement, sans liens durables, sans prise réelle sur ce qu’ils font ni pourquoi. Compétents, souvent. Flottants, toujours.

On appelle ça l’agilité. Weil aurait appelé ça autrement.

Simone Weil observe aussi que les institutions demandent aux gens de suspendre leur jugement au nom de la cohésion. Que le prestige et la position remplacent la compétence réelle comme fondements de l’autorité. Que cette suspension du jugement, présentée comme vertu collective, ressemble beaucoup à de la soumission ordinaire.

Elle n’a pas connu nos outils, notre lean, notre résilience, notre leadership, notre engagement ou notre agilité. Mais elle aurait reconnu leur logique.

Vous résistez au changement ? C’est un stade. Vous êtes anxieux pour la planète ? Une pathologie individuelle à accompagner. Vous ne vous retrouvez pas dans la nouvelle organisation ? Vous n’avez pas encore fait votre deuil.

Ces cadres ont une efficacité redoutable : ils transforment des questions politiques — qui décide, pourquoi, au nom de quoi — en questions thérapeutiques — comment tu vas, as-tu besoin d’un soutien ?

Simone Weil voulait quelque chose de simple et exigeant à la fois : que le travail soit intelligible pour celui qui le fait. Qu’il comprenne ce qu’il fait et pourquoi. Que l’autorité repose sur la compétence, la responsabilité effective, le soin. Que les travailleurs puissent penser pendant le travail. Pendant, pas seulement après, chez leur psy.

Elle voulait des citoyens au travail. Pas des ressources.

Voilà ce qu’on peut écrire aujourd’hui en son nom, sans lui faire dire ce qu’elle n’a pas dit :

Le travail qui détruit la pensée n’est pas un travail digne.

Le déracinement permanent n’est pas de la flexibilité — c’est une maladie.

Neutraliser la critique avec du vocabulaire thérapeutique, c’est de la politique par d’autres moyens.

Une autorité qui ne repose pas sur la compétence réelle n’est que du prestige — et le prestige obéit, il ne pense pas.

On ne peut pas demander aux gens d’être engagés et de se taire en même temps.

Weil pensait qu’on ne pouvait pas indéfiniment traiter des êtres humains comme des variables d’ajustement sans que quelque chose cède. Elle avait raison. Ce qui cède aujourd’hui est souvent silencieux : un retrait intérieur, un investissement qui se retire, une présence qui se fait absente tout en restant productive. On fait le travail. On ne l’habite plus.

La question, en ce premier mai, est de savoir combien de temps on va encore trouver ça normal.

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