Ce week-end, j’ai mis en terre des plants de courge (du genre Cucurbita). Biologiquement, l’affaire est simple quoiqu’un peu brutale. Le plant est un dispositif temporaire appelé à mourir cet automne : il capte de l’énergie, fabrique de la matière, met en forme un fruit, et concentre l’essentiel dans des graines. Le reste peut disparaître. Le gel fera le travail sans états d’âme. La bonne nouvelle c’est que ce qui survit n’a pas besoin du plant pour continuer à exister, ni du lieu précis où il a poussé. La graine est autonome, portable, capable de repartir ailleurs avec ce qu’il faut pour recomposer un système viable.
Dans le travail, les organisations aiment se raconter comme des plants. Elles poussent, accumulent des indicateurs, des processus, des référentiels, et y logent l’idée de continuité. C’est une croyance tenace, et assez fragile dès qu’on regarde la mortalité réelle des structures. Réorganisations, fusions, scissions, fermetures : le gel organisationnel existe, et il passe régulièrement. Les dispositifs changent de nom, migrent d’un périmètre à un autre, se recomposent, mais ils n’emportent avec eux qu’une partie très appauvrie de ce qui permettait au travail de tenir. Ils reproduisent des cadres, rarement des capacités.
La continuité du travail se loge ailleurs, dans des formes qui ont la consistance de graines. Au fil du temps, des exigences se sont incorporées, des repères se sont partagés, des façons de faire face ont été élaborées au contact des contraintes réelles. Cette matière n’appartient pas aux organisations qui la sollicitent. Elle circule avec celles et ceux qui travaillent, elle se recompose dans d’autres collectifs, elle se nourrit d’autres terrains et s’ajuste à d’autres contraintes. Elle tient parce qu’elle est à la fois structurée et transformable.
La graine de courge rend possible la reprise. Les dispositifs organisationnels garantissent surtout que quelque chose sera reproduit, même si cela fonctionne mal. Ce que la différence engage directement, c’est la question du métier. Un métier n’est pas un stock de procédures, c’est ce qui permet de refaire du travail quand le contexte change, quand les outils bougent, quand les structures passent.
Le contrat social du travail se situe du même côté. Il ne tient pas dans la stabilité d’une organisation particulière ni dans l’empilement de ses outils. Il tient dans des attentes et des règles suffisamment robustes pour être emportées ailleurs et réactivées. L’idée que le travail ne se réduit pas à ses indicateurs, qu’un écart peut être travaillé et pas seulement sanctionné, qu’une décision peut être discutée au regard de l’activité réelle. Ces éléments ne sont pas décoratifs, ils constituent le cœur de ce qui se transmet et de ce qui rend le travail soutenable d’un contexte à l’autre.
Le tri opéré par le temps est lisible. Ce qui est mesurable, traçable, standardisable circule rapidement. Ce qui relève d’une intelligence du travail plus située circule plus lentement, dépend des collectifs, demande du temps. Les premières formes donnent une impression de continuité, les secondes produisent du contenu. Les organisations investissent massivement dans les premières et vivent, souvent sans le dire, sur les secondes.
Comme les plants de courge, les organisations passent. Les dispositifs mutent. Ce qui reste, ce qui voyage, ce qui permet de recommencer, ce sont ces formes plus denses que chacun porte et transforme. À condition de les considérer pour ce qu’elles sont : non pas un résidu informel, mais le cœur vivant du travail.
Nous ne sommes pas des plants qu’on remplace à la saison suivante. Nous sommes ce qui peut être emporté, travaillé, transmis, et remis en terre ailleurs. Nous sommes des métiers, nous sommes des graines.


