L’intelligence artificielle arrive trop tard


Les révolutions technologiques ont généralement un avantage considérable : elles arrivent avant les objections. Lorsque l’automobile conquiert les routes, nul ne l’interroge sérieusement sur son bilan carbone. De même, lorsque l’informatique entre dans les bureaux, elle bénéficie d’un préjugé favorable si puissant que ses effets concrets importent moins que la promesse qu’elle transporte. Le progrès est alors son propre argument.

usine en activité (vers les années 80)
CC Wikimedia

L’intelligence artificielle n’a pas cette chance. Certes, la technologie a pénétré rapidement les usages quotidiens et, en quelques mois, elle s’est installée presque partout. Mais elle rencontre une société qui n’est plus celle qu’ont connue les précédentes révolutions techniques.

Depuis deux siècles, chaque gain de productivité pouvait se présenter comme une promesse : produire davantage signifiait vivre mieux. Les transformations du travail pouvaient être brutales, les résistances nombreuses, les conflits réels ; demeurait néanmoins l’idée qu’au bout du processus se trouvait une amélioration générale des conditions d’existence. Le récit était parfois mensonger, mais il était au moins crédible et s’insérait dans un contrat social du travail relativement stable.

Or le contrat a changé, et cette crédibilité s’est érodée. Une partie croissante de la population ne croit plus spontanément que ses enfants vivront mieux qu’elle. Les promesses de progression sociale paraissent plus fragiles qu’autrefois : les services publics se dégradent, les carrières sont moins prévisibles et l’urgence écologique oblige à regarder autrement certaines activités économiques. Le progrès continue d’être invoqué, mais il ne bénéficie plus du même crédit.

Sur le terrain : les débats du travail portent de plus en plus sur le sens, l’utilité, le temps disponible, l’équilibre de vie ou les conséquences environnementales des activités que nous exerçons. Une partie de la société ne juge plus seulement le travail à l’aune de ce qu’il rapporte, mais également à l’aune de ce qu’il permet, de ce qu’il empêche et de ce qu’il produit. En résumé, le travail n’est plus simplement sommé d’assurer des revenus ; il lui est désormais demandé de justifier sa place dans l’existence.

Lorsque l’intelligence artificielle promet des gains de productivité, la question n’est donc plus de savoir si la promesse est techniquement réalisable (elle l’est). On se demande plutôt ce qu’elle est censée produire, et à quel prix. Plus de richesses, peut-être, mais pour qui ? Plus de temps libre ? Rien ne le garantit. Une amélioration des conditions de vie ? L’expérience des dernières décennies invite à la prudence. L’IA arrive ainsi au moment où les bénéfices attendus du progrès ne vont plus de soi.

Ce qui est nouveau ici, c’est que le problème ne vient pas de la technologie elle-même. Il vient du monde auquel elle s’adresse. Pendant une grande partie du XXe siècle, en effet, les institutions du travail parlaient à une société dont les attentes étaient relativement lisibles. Les désaccords étaient nombreux, mais ils se déployaient à l’intérieur d’un horizon commun : il fallait produire davantage, créer davantage d’emplois, augmenter les revenus, améliorer le niveau de vie. La question portait sur la manière d’y parvenir et sur la répartition des bénéfices obtenus, rarement sur la direction générale du mouvement.

Les débats contemporains sur l’écologie, la santé, la consommation ou les services publics témoignent l’évolution de ce contrat social du travail. Les questions qui émergent portent moins sur la quantité que sur la qualité, sur la croissance que sur ses effets, sur la production que sur ses finalités. Une grande partie des discours continue pourtant de fonctionner comme si cette transformation n’avait pas eu lieu.

Les promoteurs de l’intelligence artificielle en fournissent une illustration presque parfaite : ils parlent à la société de 1985. Ils lui expliquent qu’elle sera plus productive, plus compétitive, plus performante. Ils lui promettent de produire davantage avec moins de ressources. Ce faisant, ils supposent ainsi que les termes du débat sont demeurés identiques. Mais la société qui les écoute n’est plus celle-là.

La nouvelle société du travail, dans nos pays industrialisés, ne demande plus seulement ce que la technologie permet de faire. Elle demande pourquoi il faudrait le faire. Elle ne s’interroge plus uniquement sur les moyens disponibles. Elle s’interroge sur les fins poursuivies. Elle ne présume plus que toute augmentation de la production constitue nécessairement une amélioration des conditions d’existence.

Pour la première fois peut-être, une révolution technologique ne rencontre pas une population impatiente de voir se réaliser les promesses du progrès. Elle rencontre une population qui demande au progrès de préciser les siennes. L’intelligence artificielle arrive trop tard, parce qu’elle se présente avec les réponses d’hier à une société qui a déjà changé.

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